Figaro Littéraire




Victor Segalen à gauche, et Simon Leys à droite.
(DR. ; AFP.)
Victor Segalen, les tribulations d'un poète en Chine
Pour les lecteurs du « Figaro littéraire », l’écrivain et sinologue Simon Leys a lu la Correspondance de Victor Segalen, plus de 1 500 lettres dont 1 300 sont inédites.

PAR SIMON LEYS
[03 février 2005]

QUAND VICTOR SEGALEN mourut en 1919 à l’âge de 41 ans, il n’avait publié qu’un seul livre, Les Immémoriaux (1907), et deux plaquettes à tirage limité, Stèles (1912) et Peintures (1916), et il n’était guère connu que d’un petit cercle d’intimes. Sa veuve, Yvonne épouse dévouée qui l’avait soutenu et aimé avec intelligence, et suivi avec courage , s’employa à préserver sa mémoire en organisant la publication posthume de deux manuscrits, René Leys (1921) et Equipée (1923). En dépit de ces efforts, on aurait pu craindre que les écrits et le nom même du poète ne fussent finalement condamnés à l’oubli.

A ce sujet, que l’on me pardonne ici l’intrusion indécente d’une parenthèse personnelle (ce sera la seule, je vous le promets) : en 1971, au moment de publier Les Habits neufs du président Mao, il me fallut, au pied levé et pour de triviales raisons bureaucratiques, le signer d’un pseudonyme. Si j’osai alors emprunter mon patronyme fictif au chef-d’oeuvre de Segalen, c’est tout simplement parce que, à ce moment-là, René Leys, complètement épuisé et introuvable depuis plus de vingt ans, n’éveillait plus d’échos que dans la mémoire d’une poignée d’admirateurs fidèles, amoureux de littérature, un peu frottés de Chine, et c’était à ces happy few, mes semblables, mes frères, que j’adressais ainsi un innocent clin d’oeil. Eussé-je pu soupçonner alors que l’oeuvre de Segalen allait justement connaître un prodigieux regain d’intérêt, je me serais modestement choisi quelque autre banal patronyme flamand, Beulemans ou Coppenolle mais maintenant il est évidemment un peu tard pour changer.

En fait, ce triomphal retour de Segalen avait été préparé dès 1961 par la biographie magistrale (Victor Segalen, Mercure de France) que lui consacra le professeur Henry Bouillier lequel présente maintenant la Correspondance du poète. A cette première biographie devait s’ajouter trente ans plus tard le Segalen de Gilles Manceron, qui, loin de faire double emploi avec elle, la complète admirablement....

Entre-temps, grâce surtout à la pieuse industrie de la fille de Segalen, Annie Joly-Segalen (1912-1998), les publications de manuscrits inédits et de fragments posthumes, les réimpressions, les éditions de textes choisis, les éditions populaires, les éditions savantes, les éditions de luxe, les expositions commémoratives, les colloques internationaux se sont multipliés. Segalen fait continuellement l’objet d’innombrables livres, essais, études et articles ; jusqu’aux antipodes, il s’écrit des thèses de doctorat à son sujet, et à Brest même une université porte maintenant son nom (1).

A propos des infatigables activités de Mme Joly-Segalen, Bouillier n’exagère nullement quand il parle du « prodigieux amour filial d’outre-tombe » qui a « obtenu ce miracle de la résurrection d’un père par sa fille ». Mais ne s’aventure-t-il pas sur un terrain plus incertain quand il ajoute que « c’est grâce à elle » que « Segalen est devenu un des plus grands poètes du siècle » ? Au siècle précédent, Rimbaud n’avait eu qu’une soeur (assez maladroite) et Laforgue n’avait eu personne : ne survivent-ils pas l’un et l’autre, et tout aussi bien, par la grâce de leur seule poésie ?...

Les trois temps forts de l’existence de Segalen les deux ans de Polynésie (1903-1905), sa première grande équipée chinoise (1909) et enfin sa quête angoissée au seuil de l’au-delà, durant les derniers douze mois de sa vie ont produit les pages les plus belles et les plus intenses de cette monumentale correspondance. Le reste (et ces deux volumes, plus un volume additionnel de Repères, comptent 2850 pages...) sans être toujours d’un brûlant intérêt, n’en confirme pas moins la vérité de l’observation de John Henry Newman : « Toute vie est contenue dans sa correspondance. »

Les correspondants privilégiés furent tout d’abord depuis son adolescence jusqu’à son retour de Polynésie et son mariage ses parents, et plus particulièrement sa mère. Puis, sa femme devient l’âme soeur à qui il écrit presque quotidiennement durant ses nombreuses et longues absences ; et il lui écrit encore la veille de sa mort. Les intimes Segalen attachait une énorme importance à l’amitié comptent des marins (Henry Manceron, Jean Lartigue), mais aussi des aînés admirés, intellectuels et artistes (Daniel de Monfreid, Debussy, Jules de Gaultier, Claudel...).

Segalen est né à Brest, dans une famille de bourgeoisie modeste, dont les racines étaient profondément bretonnes et catholiques. Son père était un fonctionnaire doux et effacé ; il peignait en amateur. Sa mère, assez musicienne (elle tenait l’orgue à l’église et jouait du piano), était une formidable personnalité, redoutablement possessive et qui exerça longtemps un extraordinaire contrôle sur son fils (celui-ci, étudiant en médecine, âgé de 21 ans, devait encore lui écrire non seulement pour justifier de menues dépenses, mais aussi pour expliquer les raisons qui l’avaient empêché de communier à la messe, manquement qu’un aumônier mouchard avait dûment rapporté à Mme Segalen).

Un paradis à l’agonie
A beaucoup d’égards, ce milieu était certes étroit et étouffant ; mais il faut remarquer aussi que cette bourgeoisie provinciale savait se sacrifier pour l’éducation de ses enfants. Victor bénéficia d’une solide formation littéraire, classique et scientifique ; il fut aussi initié dès l’enfance à la musique et à la peinture, qui le passionnèrent toute sa vie. Et surtout, n’oublions pas l’essentiel : il reçut ce que seule peut donner la chaude affection d’une famille unie, une enfance heureuse. Avec ça, on est armé pour affronter la vie, et, une fois arrivé à l’âge adulte, on ne risque plus de perdre du temps dans quelque niaise et vaine chasse au bonheur.

De constitution frêle et nerveuse, Segalen fut toute sa vie sujet à de récurrentes dépressions. Pensionnaire au collège, loin de la maison, il était terrassé par le cafard. Etudiant à l’école de médecine navale de Bordeaux, sa mère et sa soeur durent venir à son chevet pour le soutenir lors d’une nouvelle dépression. Il avait besoin des siens, et, en même temps, il aspirait à prendre le large. Ce désir d’affranchissement se manifestera de façons diverses, dans son rejet de l’Eglise institutionnelle, dans ses liaisons avec de jeunes maîtresses (dont il lui fallait cacher l’existence à sa mère, autre source d’angoisse)....
La vraie libération du contrôle familial ne surviendra par la force des choses qu’avec le grand départ pour la Polynésie, sa première affectation outre-mer. Mais les affectueux liens épistolaires avec ses parents se maintiendront bien au-delà, et jusqu’à son mariage. Après cela, les relations, tout en demeurant respectueuses et courtoises, deviennent rares et distantes. Cinq ans avant sa mort, il confie toutefois à un ami très cher : « Rien, rien ne m’a déçu, sinon ma mère (morte depuis longtemps à une affection qui se cabre.) » Deux ans avant sa mort, dans une lettre à sa femme à propos de l’éducation de leur fils aîné auquel il souhaitait instiller de hautes exigences : « Mes parents se seraient contentés de valeurs médiocres, et c’est ça que je ne leur pardonnerai jamais. »

Segalen devint médecin de marine pour de simples raisons pratiques : sa famille aurait difficilement pu lui permettre de longues études supérieures. En fait, il n’aimait ni la mer ni la médecine, il souffrait du mal de mer, et il maudissait les absorbantes exigences d’un métier qui le détournait de ses vraies passions. Sur ces deux questions, sa correspondance est explicite...

La mer : « Je trouve la pleine mer peu emballante, nauséeuse et bête. » « Ma traversée du Pacifique fut morne, quelconque, longue. » « Quinze jours de mer idiote et idiots. Ce Pacifique sud en tant que masse d’eau est d’un monotone ! » « Je vais goûter avec un délice toujours nouveau le charme d’une nuit à terre, fraîche et sans roulis. » « Oh que c’est bon le sol solide, parfumé, après cinq jours de pleine mer. La mer décidément n’est belle que vue des côtes, ou encadrée de rives, de plages, de roches. Le large est mesquin et inodorant... Et l’horizon immense se rétrécit et vous resserre comme un rigide anneau. » « La vie en mer me fait l’effet un peu fade d’une retraite de vieille fille dévote... Vraiment la pleine mer est bêtasse. Elle ne vaut que parce quelle vous conduit « ailleurs. »...

Quant à la médecine, il n’en parle guère qu’avec exaspération : « La médecine est pour moi d’un ennui lourd et monotone. » Tantôt, c’est cette « ignoble médecine active, dépeçante » qui l’empêche de pratiquer son piano ; et tantôt, il rêve que « la sinologie, science précise » pourrait « froidement lui servir de bouclier définitif contre l’ignoble médecine ». Notez cependant qu’il fut un bon médecin, alliant compétence et compassion. Durant la lutte contre une épidémie de peste dans le nord-est de la Chine, il se distingua par son courage, son dévouement et ses talents d’organisation.

Quoi qu’il en fût, il valait assurément mieux être médecin de marine, que pharmacien à Brest, comme sa mère l’avait d’abord souhaité pour lui ! Et il n’eut pas à se plaindre de la Marine nationale qui, dans l’ensemble, le traita avec générosité, et lui fit présent des deux expériences les plus décisives et les plus fécondes de sa carrière : la révélation polynésienne puis la révélation chinoise, qui devaient successivement inspirer et nourrir toute sa création littéraire.

En Polynésie, il découvrit simultanément un paradis à l’agonie, et l’oeuvre de Gauguin qui venait d’y mourir. Il connut, dans les îles, une forme de bonheur, ou était-ce tout simplement le fait d’être jeune, et enfin débarrassé de la pesante province bigote de son enfance ? Bien des années plus tard, il en reparlera encore dans une lettre à un ami : « Je t’ai dit avoir été heureux sous les Tropiques. C’est violemment vrai. Pendant deux ans en Polynésie, j’ai mal dormi de joie. J’ai eu des réveils à pleurer d’ivresse du jour qui montait... J’ai senti de l’allégresse couler dans mes muscles. J’ai pensé avec jouissance. (...) Je tenais mon oeuvre, j’étais libre, convalescent, frais et sensuellement assez bien entraîné. Toute l’île venait à moi comme une femme. Et j’avais précisément de la femme, là-bas, des dons que les pays complets ne donnent plus. Outre la classique épouse maorie dont la peau est douce et fraîche, les cheveux lisses, la bouche musclée, j’ai connu des caresses... », etc.

Des dons d’intelligence et de coeur
Mais cet élan lyrique est sans doute partiellement dû à un éloignement dans le temps, que l’écrivain a pris par rapport à ses souvenirs. Les lettres qu’il envoyait de Tahiti rendent un son quelque peu différent. Suivant la mode conventionnelle des officiers de l’époque, il avait en effet commencé par prendre une compagne indigène, mais semble s’en être assez vite lassé, comme il le confie dans diverses missives plutôt goujates adressées à un vieux copain : « J’ai quitté pour un temps la vahiné tahitienne pur-sang comme beaucoup trop lointaine de notre race. Elles seraient parfaites ces filles brunes aux longs cheveux lisses, aux longs cils, à la peau veloutée si, au lieu d’un siège en règle, de pourparlers et d’atermoiements, elles vous suivaient d’un geste, ainsi qu’autrefois elles s’exécutaient. (...) Elles sont fausses, égoïstes, et cela va sans dire, fort peu intellectuelles, voire même intelligentes. A quoi bon, dès lors, avoir pour elles, les égards qui siéent à une amante toute proche de nous, soumise, dévouée, comme on est plus certain de trouver dans les espèces féminines moins éloignées de la nôtre. (...) En six mois, ayant expérimenté la Tahitienne, la demi-Blanche, je m’en suis venu trouver la Blanche, et de celle-là même, volontairement, je m’en détache... » Et d’ailleurs, « l’acte sexuel m’indiffère, prend trop de temps, et puis celles qui vraiment me charment, je les préfère amies que maîtresses ».

Évidemment, malgré tous ses dons d’intelligence et de coeur, Segalen était aussi, qu’il le veuille ou non, un enfant du stupide XIXe siècle. Plus tard, on en trouvera d’ailleurs d’autres traits, non moins pénibles, dans certaines des réactions que lui inspirera la Chine.
Mais en même temps il est trop fin pour ne pas sentir lui-même, confusément, toute l’insuffisance, la vulgarité et la bassesse de son propre univers. De Polynésie, il ramène son premier livre, Les Immémoriaux, où se manifeste la volonté de prendre le contre-pied de la littérature d’« impressions coloniales », tellement en faveur à l’époque. A l’inverse des écrivains-touristes, il cherche à peindre moins l’impact du milieu sur le voyageur que celui du voyageur sur le milieu : « Je ne suis décidément pas fait pour ces visions brèves qui ravissent Loti et par le moyen desquelles il ravit ensuite ses lectrices. Il me faut savoir outre ce qu’apparaît le pays, ce que le pays pense... » Les Loti & Cie « ont dit ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont senti en présence des choses et des gens inattendus dont ils allaient chercher le choc. Ont-ils révélé ce que ces choses et ces gens pensaient en eux-mêmes, et d’eux ? Car il y a peut-être du voyageur au spectacle, un autre choc en retour dont vibre ce qu’il voit ».

Un certain exotisme
Ce programme est splendide, mais ses lettres de Polynésie trahissent combien Segalen demeura loin de pouvoir le réaliser. Chez ces vahinés aux cheveux longs et idées courtes, réussit-il vraiment à découvrir « ce que le pays pensait » ? Et en quoi les superbes évocations de paysages et d’atmosphères tahitiennes qui donnent vie et couleur à sa correspondance, diffèrent-elles des meilleures pages de Loti ?

Cette même contradiction entre la haute ambition du voyageur et la décevante pauvreté de sa moisson va se répéter, mais sur une échelle monumentale cette fois, lorsque le poète s’attaquera à la Chine. Mais la Chine joua néanmoins un rôle décisif dans son évolution spirituelle. En premier lieu, elle le sauva du triste marécage du « monde littéraire » dans lequel il fut fort tenté un moment d’aller s’embourber. Rentré de Polynésie, en effet, il faillit devenir un « homme de lettres » : Les Immémoriaux semblait avoir retenu l’attention du jury de l’Académie Goncourt, ce qui l’incita à se lancer dans un bref tourbillon de visites et de mondanités littéraires (2).
Grâce à Dieu, le livre n’eut pas une seule voix, et Segalen revint à lui-même, mais il l’avait échappé belle. Eût-il obtenu le prix Goncourt, imaginez tout le temps qu’il aurait alors perdu avant de retrouver sa vraie voie !

Sur ces entrefaites, il obtint de se faire envoyer à Pékin par la Marine nationale, en qualité d’élève-interprète. Avant de partir, il écrit à Jules de Gaultier, son maître à penser, l’inventeur du « bovarysme », (« le pouvoir départi à l’homme de se concevoir autre qu’il n’est ») : « Je me suis mis à l’étude du chinois. Tout compte fait, j’attends beaucoup de cette étude en apparence ingrate ; car elle me sauve d’un danger : en France, mes projets une fois menés à bien, quoi faire ensuite, sinon « de la littérature » ? J’ai peur de la recherche du « sujet » (...) En Chine, aux prises avec la plus antipodique des matières, j’attends beaucoup de cet exotisme exaspéré. »

Cet « exotisme » que Segalen attend de la Chine, et qui demeurera la philosophie originale sous-tendant toute son oeuvre, n’a rien à voir avec le pittoresque de la littérature d’impression de voyage, il en est l’exact opposé. La « connaissance exotique » est une perception de la différence, elle agit comme une digue qui barre le flot de la conscience pour en élever le niveau et intensifier l’énergie. Le « sentiment du divers », source de toute saveur de l’existence, est menacé par l’habitude, la proximité, l’assouvissement, l’envahissement de l’homogénéité, le cauchemar de l’entropie finale, figurée d’avance par l’universelle dégradation de la diversité anthropologique. Selon Segalen, « l’exotisme n’est donc pas une adaptation, n’est donc pas la compréhension parfaite d’un hors-soi-même qu’on étreindrait en soi, mais la perception aiguë et immédiate d’une incompréhensibilité éternelle. Partons de cet aveu d’impénétrabilité. Ne nous flattons pas d’assimiler les moeurs, les races, les nations, les autres ; mais au contraire réjouissons-nous de ne le pouvoir jamais, nous réservant ainsi la perdurabilité du plaisir de sentir le Divers. »

« La Chine, pour moi, est close... Je m’en sépare ». Ici, une mise en garde s’impose : le lecteur qui aborderait Segalen dans l’espoir d’y trouver une sorte d’introduction à la connaissance de la Chine se trompe d’adresse. Segalen avait certes raison de considérer l’univers chinois comme « la plus antipodique des matières » : la Chine constitue effectivement dans le domaine culturel « l’autre pôle de l’expérience humaine ».

Mais la juste conclusion qu’il eût fallu tirer de cette constatation fut formulée un demi-siècle plus tard, par le professeur Joseph Needham, immense savant, auteur du monumental Science and Civilisation in China, véritable encyclopédie du savoir chinois : « La civilisation chinoise présente l’irrésistible fascination de ce qui est totalement « autre », et seul ce qui est totalement « autre » peut inspirer l’amour le plus profond, en même temps qu’un puissant désir de le connaître. » Segalen au contraire, partant de la conviction que la Chine était « impénétrable » et qu’il était souhaitable qu’elle le demeurât, se condamnait d’avance à une triste impasse.

Il passa cinq années en Chine (1909-1914), mais ce sont les six premiers mois de ce séjour qui en constituèrent l’apogée et en marquèrent aussi une fois pour toutes les limites. Avant d’entamer les études de chinois pour lesquelles la Marine l’avait envoyé à Pékin, il entreprit avec son ami, Auguste Gilbert de Voisins, une longue équipée à travers le plus antique terroir chinois, les provinces de l’Ouest et du Sud-Ouest, jusqu’aux confins du Tibet, pour ensuite redescendre le Grand Fleuve depuis le Sichuan jusqu’à la côte. Cette longue et passionnante aventure, admirablement décrite dans les rapports presque quotidiens qu’il rédigeait le soir à l’étape, à l’intention de sa femme, constitue un véritable exploit sportif ; mais bien que Segalen en eût étudié et préparé l’itinéraire avec soin et intelligence, les deux amis se livrèrent en fait, pendant six mois, à l’équivalent de ces « safaris » modernes pour milliardaires, qui mènent des touristes de luxe à travers des sites splendides, guère accessibles au commun des voyageurs étrangers.

Voisins, qui avait une fortune immense, finançait toute l’expédition, laquelle se trouvait montée, armée et équipée sur un grand pied : cinq chevaux de selle, un cheval de bât, onze mulets, un âne, et tout un personnel domestique : intendant, interprète, cuisinier, deux « boys », deux palefreniers, cinq muletiers ; avec cela, tout un mobilier, des tables et des lits, des fusils, et des provisions comme pour traverser le Sahara. Rien n’avait été oublié, ils avaient même du beurre en conserve et de la poudre pour faire lever le pain à l’occidentale (car les délicieux mantou, pains chinois cuits à la vapeur dont se nourrissent les provinces traversées par nos voyageurs, avaient d’emblée été jugés non comestibles...).

Par contraste, on ne peut s’empêcher de songer au Dr G. E. Morrison, le légendaire « Morrison de Pékin » (3) (1861-1920 : presque contemporain de Segalen, médecin comme lui et dont le destin fut également transformé par la Chine) qui, quinze ans plus tôt, avait entrepris un voyage aussi ambitieux, mais finalement beaucoup plus fécond en termes d’expérience humaine : il était allé seul, à pied, de Shanghaï à la frontière de Birmanie, via le Sud-Ouest chinois, il n’avait que 18 £ en poche (budget mille fois plus modeste que celui des voyageurs français) ; il était seulement muni d’une ample robe chinoise et d’un pauvre parapluie de bambou et de papier huilé ; pour sa nourriture et son logement, tout au long de la route, il dépendit presque entièrement de l’hospitalité locale et, dans l’ensemble, n’eut pas à s’en plaindre...
Tandis que Segalen, lui, qui traversa également une énorme partie de la Chine, semble n’avoir paradoxalement fréquenté aucun Chinois, à la triste exception de ses propres serviteurs, lesquels, évidemment, ne pouvaient que vérifier les clichés dont usent les coloniaux à l’égard de tous les « indigènes », sous toutes les latitudes : congénitalement menteurs, voleurs, fourbes et couards. Pourtant, les deux amis payèrent de leur personne : il faut de l’endurance et du courage pour chevaucher pendant des milliers de kilomètres, bravant les intempéries, suivant de vertigineux sentiers de montagne, franchissant des gués hasardeux.

Cependant, si, d’une part, ils s’exposaient hardiment à toutes les vicissitudes d’une audacieuse aventure, d’un autre côté, on a le sentiment qu’ils voyageaient dans une sorte de cocon hermétiquement isolé de l’humanité qui les entourait. Le fait d’être à deux des amis très intimes parlant la même langue, partageant la même passion littéraire (Voisins était un romancier connaissant une certaine vogue ; ses oeuvres sont tombées dans un miséricordieux oubli) finissait par transformer leurs bivouacs en une sorte de succédané agreste d’un salon parisien.

Revenu à Pékin où sa femme vint bientôt le rejoindre avec leur fils aîné (leur fille et leur fils cadet devaient naître en Chine dans les années qui suivirent), Segalen s’attela à ses études chinoises. Il semble avoir surtout travaillé la langue classique, qui devait lui servir dans ses recherches archéologiques et épigraphiques. En ce qui regarde la langue parlée, il est difficile de déterminer son niveau de compétence, mais le mépris qu’il affichait pour cette étude-là ne paraît pas de très bon augure. Bientôt, hélas, des raisons matérielles l’obligèrent à abandonner temporairement la sinologie et à reprendre une pratique médicale qui lui était devenue odieuse et, ce qui était encore pire, il se vit ainsi forcé de quitter Pékin, qu’il adorait, pour aller travailler à Tientsin, ville sinistre où il retrouva tout ce qu’il avait fui : une horrible atmosphère de « médiocrité provinciale, suisse ou belge ».

En 1914, comme il avait enfin réussi à organiser avec ses deux amis, Voisins et Lartigue, une nouvelle équipée, plus systématiquement archéologique cette fois, la Première Guerre mondiale le rappela en France. Mais, en 1917, il est à nouveau envoyé en Chine, en mission officielle, pour quelques mois. Ce sera sa dernière visite, et l’occasion pour lui de dresser un assez amer bilan ; il écrit à sa femme : « Il n’est plus possible ni digne pour toi et moi de vivre désormais dans ce pays. La Chine, pour moi, est close, sucée... je m’en sépare, je m’en retire, je m’en vais. Il y a d’autres pays au monde. Il y a surtout d’autres mondes. »

Témoin de l’histoire
Quelques années auparavant, il avait été témoin de l’effondrement de la dynastie mandchoue. Il n’avait pas pris au sérieux l’établissement de la République, qui lui avait semblé une lamentable faute de goût. « Sun Yat-sen est le parfait crétin », avait-il simplement jugé à la vue de sa redingote et de son faux col, par trop prosaïques ; quant à la révolution, elle ne lui avait paru qu’« une de ces émeutes que la Chine absorbe, digère et éructe de temps à autre comme un immense intestin ses borborygmes et ses vents ».

Le renversement de l’Empire le navre et le désespère non qu’il ait entretenu des illusions sur le régime mandchou : sa corruption, son incurie et son obscurantisme n’étaient que trop évidents simplement « la sublime fiction de l’Empereur fils du Pur Souverain Ciel était trop admirable pour qu’on la laissât perdre... je hais les rebelles pour leurs attitudes apprises, leur humanitarisme, leurs lavures de vaisselles protestantes ; et surtout parce qu’ils contribuent à diminuer la différence entre la Chine et nous ; or vous savez que l’exotisme seul me tient à coeur ».

Et en conclusion, son seul espoir est de « voir bientôt surgir un nouveau despote qui talonnera les petits citoyens jaunes, et que je saluerai celui-là avec reconnaissance ! ». Mais, en attendant, « il faut délibérément supprimer toute la Chine dite moderne, nouvelle et républicaine... C’est la singerie même, le bovarysme piteux, la mesquinerie, la lâcheté de toute nature, l’ennui, l’ennui surtout ».

Mais, bien avant la révolution, le présent de la Chine l’avait désappointé ; par comparaison avec l’expérience polynésienne, « ici, vrai les sens ne sont pas heureux » et même Pékin n’avait que le mythique prestige de son « impérialité » pour racheter « la tristesse morne de ses orgies sales aux chanteuses rauques ». Quant aux gens, « le caractère chinois ne m’est pas sympathique... Je n’éprouve pour lui ni admiration ni sentiment de grandeur ou de force. Toutes ses manifestations autour de moi sont frappées d’infantilisme ou de sénilité. Ils pleurent comme des petites filles, se battent comme des roquets, grimacent comme des clowns et sont irrémissiblement un peuple de laids ».

Alors, qu’était-il donc allé faire là-bas ? « Au fond ce n’est pas la Chine que je suis venu chercher ici, mais une vision de la Chine. Celle-là, je la tiens, et j’y mords à pleines dents. » Phrase clé, et qui explique un mystère : ce profond poète a entièrement ignoré la sublime poésie chinoise ; ce fin connaisseur de peinture semble n’avoir pas vu une seule peinture chinoise (4) (dans toute sa correspondance, il ne fait qu’une fois mention de cet art incomparable, mais en termes abstraits, et en l’accompagnant d’une sottise : « Je travaille la peinture chinoise. Ancienne bien entendu. L’actuelle n’existe pas »).

Plus ahurissant encore, ce passionné de musique ignore jusqu’à l’existence même d’une musique classique chinoise la musique des lettrés, musique de l’âme et du silence, jouée sur la cithare à sept cordes, guqin. Et il ose se plaindre qu’il vit dans « un pays sans musicalité » qui ne connaît que le bruit ! Il n’a jamais cherché à rencontrer des maîtres chinois qui eussent pu l’initier aux disciplines variées de leur culture, il ne fréquente ni lettrés ni artistes, il semble n’avoir jamais eu une seule conversation intelligente avec un seul intellectuel chinois.

Aussi, ce n’est pas la Chine qui est finie, « close, sucée » cette Chine, en fait, il n’y avait même pas mordu mais seulement sa « vision ». Et cette vision, quelle était-elle ? Il l’a consignée dans ce qu’il concevait comme son grand oeuvre, Le Fils du Ciel. Hélas, ce Fils du Ciel est à l’Empereur de Chine, à peu près ce que Le Mikado de Gilbert et Sullivan est à l’Empereur du Japon avec cette seule différence que le premier n’est guère amusant.

Mais, d’autre part, Segalen a également laissé le miraculeux accident de René Leys (5), livre de l’échec et de la dérision, et fidèle, lui, à la vérité de son expérience : le narrateur, cherchant désespérément à pénétrer une impénétrable Chine, ne réussit finalement qu’à se faire mener en bateau par un séduisant et pathétique fumiste. Ce chef-d’oeuvre lui échappa presque involontairement et, rétrospectivement, le laissa perplexe ; un mois avant sa mort, après en avoir fait lire le manuscrit à sa grande amie, Hélène Hilpert, il écrivait à celle-ci : « Il m’amuse que vous vous amusiez un peu de René Leys. Mais que c’est loin, que c’est jeune... »
En général, les critiques et commentateurs orthodoxes ne s’attardent guère sur ce livre, qui leur donne un certain sentiment de malaise car, enfin, c’est une plaisanterie n’est-ce pas ? Mais c’est avec cette plaisanterie-là que Segalen est assuré de passer à la postérité. Ce n’est pas moi qui vous le dis, mais Claudel et Rilke, lesquels, après tout, ne sont pas de négligeables lecteurs.

De retour en France, Segalen, épuisé par ses prodigieuses activités de médecin, de voyageur, de sinologue, d’archéologue et d’écrivain, tomba dans une abyssale dépression, encore aggravée d’un mal que la médecine ne parvint pas à diagnostiquer (6) : il sentait la vie se retirer tout simplement de lui. A ce moment-là, Yvonne, sa femme, épouvantée par la gravité de son état, dut s’appuyer sur le soutien moral d’une très ancienne et intime amie d’enfance, Hélène Hilpert. Laquelle vivait elle-même une situation tragique : mère de quatre petits enfants, son mari avait disparu au front un an plus tôt ; elle ne savait s’il était mort ou prisonnier. (Finalement, on ne devait découvrir ses restes que dix ans plus tard.)

Suicide ou accident ?
D’emblée, Segalen, dans son état d’effondrement nerveux, reconnut en Hélène une seconde âme soeur. La dernière année de sa Correspondance de mai 1918 à mai 1919, jusqu’à la veille même de sa mort est occupée principalement par les quatre-vingts lettres qu’il lui adressa, et celles-ci constituent d’ailleurs les pages les plus attachantes du présent recueil. Ces lettres n’avaient rien de clandestin au bas de la page écrite par son mari, Yvonne ajoutait souvent quelques mots personnels ; mais elle souffrit de voir que son mari, avec qui elle avait jusqu’alors tout partagé, poursuivait avec son amie un dialogue qui se dveloppait sur un plan auquel elle n’avait elle-même pas accès.

Quand Yvonne avait épousé Segalen, elle avait aussi épousé son agnosticisme fort confortablement et sans problème. Segalen, par contre, était une âme naturellement mystique, qui, confusément, ne s’était jamais vraiment accommodé d’avoir perdu la foi. Hélène était une catholique fervente ; elle était aussi une femme intelligente, douée d’une grande sensibilité ; elle percevait la détresse de Segalen, elle le savait aussi gravement malade ; dans son présent état, elle avait peut-être un moyen de l’aider, mais ne pouvait pas se permettre, ni lui permettre, le moindre faux pas.

Dans un moment de désarroi particulièrement aigu, Segalen s’ouvrit de son angoisse à Claudel. Celui-ci, avec plus de générosité que de tact, voyant la brèche qui s’ouvrait dans l’incroyance de son correspondant, y chargea aussitôt comme un rhinocéros, et lui proposa de venir illico le prendre par la peau du cou pour l’enfourner dans un confessionnal. Segalen fut touché de ce chaleureux enthousiasme, mais préféra quand même s’esquiver et revint se confier à sa douce amie. Qui de nous ne voudrait entrer au paradis guidé par la main d’une Béatrice, plutôt qu’emporté au galop d’un pachyderme ?

Combien de temps encore Segalen aurait-il réussi à contenir ses tumultueux sentiments dans le canal strictement amical que lui avait assigné Hélène ? Nous ne le saurons jamais. Au printemps de 1919, Segalen passa quelques jours de repos solitaire dans une auberge à la lisière de la légendaire forêt bretonne de Huelgoat. Les deux dernières lettres qu’il écrivit étaient adressées, l’une à Hélène, l’autre à Yvonne. Elles rayonnent presque de la même tendresse pour son amie et pour son épouse. Le lendemain, il alla se promener en forêt, mais ne revint pas. Deux jours plus tard, on découvrit son corps, étendu sous un arbre. Il avait une blessure à la cheville ; il était mort de l’hémorragie qui en était résultée et qu’il avait vainement tenté d’enrayer au moyen d’un tourniquet improvisé. Ceux qui le connaissaient conclurent au suicide ; ceux qui l’aimaient conclurent à un accident.

Aujourd’hui, ses biographes inclinent pour la seconde interprétation, faisant valoir qu’un médecin qui veut se suicider dispose normalement de moyens moins primitifs. Mais que ferait un médecin qui veut épargner aux êtres qu’il aime la cruelle découverte qu’il les a volontairement quittés ? Ses deux dernières lettres ne sont nullement des lettres d’adieu mais, dix ans plus tôt, il confessait déjà à sa femme : « Les choses vraiment intimes ne s’écrivent jamais. »...


(1) Dans cette université si j’en crois le sympathique Monsieur Sié de Marianne Bourgeois (la Différence, 2003) , on persiste à prononcer le nom du poète à la parisienne, « Segalein », alors qu’il insistait lui-même pour qu’on le prononçât à la bretonne, « Segalène » (voir par exemple Correspondance, vol. 1, p. 1273).

(2) C’est à cette occasion qu’il rendit visite à Jules Renard, fraîchement élu membre des Goncourt. Dans une lettre à sa femme, Segalen annonce qu’il ira voir Renard, mais, ensuite, il n’en fera plus d’autre mention. Renard, pour sa part, lui consacre quelques lignes dans son Journal (14 novembre 1907). « Reçu la visite de (Segalen), auteur des Immémoriaux. Pas trente ans, je crois. Médecin de marine. A fait déjà son tour du monde. L’air jeune, souffreteux, pâle, rongé, trop frisé, la bouche pleine d’or qu’il aurait rapporté de là-bas avec la tuberculose. Situation médiocre et suffisante. Voudrait le prix Goncourt, non pour l’argent, mais pour écrire un autre livre. » Et c’est tout. Ils n’ont probablement jamais rien lu l’un de l’autre. On ne saurait du reste imaginer deux écrivains, deux hommes, plus radicalement dissemblables : expérience de vie, préoccupations, intérêts, style, esthétique, ils n’ont rien en commun. Cette visite fut la non-rencontre de deux astéroïdes gravitant sur leurs orbites respectives. En fin de compte, ils ne se rencontrent vraiment que dans l’esprit de tout lecteur qui se trouve nourrir une égale passion pour l’une et l’autre oeuvre...

(3) Morrison fut correspondant à Pékin pour le Times de Londres, de 1895 à 1912, puis conseiller du président de la République chinoise jusqu’à sa mort. Eminence grise de la politique étrangère du gouvernement britannique, puis du gouvernement chinois, il fit preuve d’un jugement exceptionnellement pénétrant, et superbement informé, sur les affaires d’Extrême-Orient. (Jusqu’à l’avènement du régime communiste, la principale artère de Pékin, la grande rue Wang Fu Jing, était connue de la communauté étrangère sous le nom de Morrison Street.)

(4) Contrairement à ce que pourrait faire croire son titre, la plaquette Peintures n’a rien à voir avec la peinture chinoise.

(5) Les deux meilleures éditions en ont été données par Sophie Labatut, Ed. Chatelain-Julien, 2 vols. 1999, et Folio-Gallimard 2000

(6) Il venait de couper son habitude de l’opium (qu’il avait fumé pendant une vingtaine d’années). Quoiqu’il en niât lui-même l’effet, cette situation de manque dut aggraver son état.